mardi 21 février 2012

Jae ou l'Ecriture

Toujours à la même heure de la nuit, juste au dessous de sa fenêtre, le bruit sec et crissant du rideau de fer du maraîcher. L'aube n'en était pas encore à sa première dent de lait que l'homme s'affairait dans son étal. Un son claquant et rapide qui sonnait pour Jaë l'avancée des dernières heures de l'obscurité ; sa dernière chance d'aller sous le grand voile de l'interiorité.
Jaë détachait du silence une glaise pour sculpter la délivrance nécessaire, mais elle ne voulait tenir. Aucune fondation de sa tentative de fabriquer n'était solide. La glaise fuyait, lui glissait des mains et ne voulait pas se laisser réduire en une bouillie pétrifiée qu'est la constance. Cette matière n'accepte que le devenir, n'absorbe que les courbes des ambitions élevées : elle ne veut que figer les distances à atteindre. Ele n'est pas faite pour le mouvement, elle est le mouvement.

Jaê s'arrête dans sa marche insomniaque et commençe à bercer son désemparement. Au dehors elle entend à nouveau couler les voix des âmes inversées et le flot des sens renversés. Les mots se mettent à plonger dans sa bouche aimante. Ils reviennent vers elle, serfs pathétiques et adorés. A grande gorgée elle boit la quintessence de ce retour, elle avale sans mâcher tous les signes inconnus qui arrivent du silence. Les émotions au delà de l'extrême - les émotions qui s'ignorent battre à feu rompu - s'échangent, dans le language des Lendemains, un souffle banni.

L' air retentissant de violence nourrissait en lui toutes les nuits des possibles. Il n'y avait plus de qualificatif ni de reconnaissance tactile. La Brutalité même avait été dépassée par l'audace de cet air à être le plus enragé. Jaë allait passer par dessus bord et franchir la frontière des intensités. Les mots - insectes aux yeux nouveaux - exerçaient une pression féline sur sa poitrine. Leur volonté de la nourrir s'accompagnait de gestes précis et autonomes. Dans cette chambre où elle arrachait toutes les peaux, elle ne marchait plus.
Il s'entama alors une danse qui hurlait les chants étranglés de cet amour incandescent. Les mots la traversaient comme un seul membre. De toutes les violences souterraines et crépusculaires surgissaient les sensualités animales qui se levaient comme un seul homme, et la soulevaient. Elle ne touchait plus ce sol où déjà des lambeaux de ciel s'amoncellaient, arrachés par une douleur dispersée. Ces intangibles insectes voraces guidaient amoureusement leur gardienne à la source de tous les commencements. Sa respiration n'était plus que rivière à vif de leurs baisers insolents. La grande dynamique interne se relevait, les mots était à l'intérieur de ses cris qui lui échappaient par tant d'extase palpitante. Le monde des nuits dérobées claquait ses volets devant cette peinture de couleurs asservies.

Elle est devenue l'esclave-gardienne de ces foudres qui entrent et sortent d'elle. Le va-et-vient s'accélère. Le balancement des envies renaît sans cesse dans le creux de sa voix silencieuse. Captive de la trame de leur milliers de bras, Jaë avance. Enflammée par le spectacle, une irréalité vient les couvrir d'or.

Déesse profanée et créatures impétueuses étaient au centre de l'autel des secousses païennes. On se proternait devant eux. Offrandes et courants de sang dormaient à leurs pieds.

L'improbable s'est enfin réalisé.