mardi 29 novembre 2011

Jaë ou l'Abdiquation.

Jaë, à l'aube, 18 Novembre 1899.


" J'essaie d'exister mais je n'y parviens plus.
J'ai tenté de corrompre l'inexorable, de conjurer l' inéluctable.


Pendant que le temps, assassin des douleurs et désarmant les détresses, puisait d'un côté dans les mots de la mort en exposant sa souveraineté du pouvoir de guérisseur, de l'autre il rongeait la chair nouée des liens.
Un travail que je découvris à mon désespoir qu'il était autonome et intouchable. Je n'ai pu mais m'acharne encore à certains virages de mes pensées à trouver le plus infime espoir de rebondissement à ce film asphyxiant.
Le temps est, hélas, arrivé à l'ultime des liens ; le mystérieux, le plus unique. Celui qui retient tout et qui révèle qu'il ne peut rien expliquer de ce qu'il définit, sans précédent dans le passé. Notre passé.

Je suis seul face à cette artère vitale de mon histoire avec Imgene, et je réalise que je fais face à l'histoire unique qui ne s'affadira pas à côté d'une nouvelle exception.
C'est l'histoire qui ne doit pas s'arrêter, parce-que quelquechose de nous-même n'y survit jamais.

Aujourd'hui je tremble d'être allé là où la création n'a pas de passé, où ce qui surgit se reconnaît du passé immémorial des légendes et divinement n'en porte ni stigmate ni trace. Une passion qui ne s'est détruite que parce-que la vie se dépassionne pour elle-même.
Imgene restera unique, je ne me laisserai pas en faire un précédent.
Ce dernier lien que je sais voué à disparaître quand le temps le choisira - ce temps oublieux de partager certains de ses mécanismes d'agenda - est une terminaison des plus nerveuses terrifiée de se découvrir. Car sans en arriver là comment aurais-je découvert que le départ d'Imgene me ferait tourner sans répit autour d'une même pensée: ce ne peut pas être réel, cela n'est pas?
Je vois se terminer l'obsession douloureuse et commencer l'autre vertige du chagrin : l'immobilité pensive dans le néant de l'autre.
Tout ici n'est question que de contre-volonté. Imgene est partie. Je n'ai rien décidé, ni même accordé. Rien ne provient de mon désir. Il me faut donc tout voir se défaire en spectateur amer et seul, surpris dans l'arène des drames communs.

Ce matin, sont arrivés les instants. Ceux que je redoutais.

Ceux où l'on cesse de se débattre et où l'on se voit partir à notre tour. Ces instants comme des fractures dans la volonté encore battant la mesure pour continuer. Je sens que je suis maintenant incapable de faire rejouer en moi les vibrations extraordinaires que l'on avait avec l'autre. Et je sais bien le caractère définitif de cette sensation.
Le temps à venir et l'espace n'existent plus parce-qu'ils sont déjà derrière soi et qu'il y a dans cela beaucoup de nous-même. Nous sommes à l'arrière de nous-mêmes, contemplant sans morgue ni vie notre propre dos.
L'amour et l'union ne supportent pas de perdre sa pile, ou la face. Transformés en souvenir, en ombre vague de leur gloire, ils s'amoindrissent et se tordent jusqu'à ce que n'en sortent que des anecdotes factuelles - poison de nostalgie -, des récits, des souvenirs épars. Piètre fin qui remet en cause l'excellence ou son ombre de doute.

On ne trouvera des liens que des images dispersées. Des images auxquelles il faudra sans cesse redonner un sens et un foyer. Des faits orphelins de l'histoire sans continuité entre eux, perdant leur cohérence d'action et leur suite logique. Voilà ce qui errera à jamais sur la place du pluriel singulier où l'on se tenait unis...

Quel féroce constat, triste et effroyable. On finit toujours pas partir, même si l'on était celui qui reste. Celui qui reste vient lui aussi à quitter l'histoire.

A chaque lien qui se décroche la violence efface derrière moi sa trace, et aimante mes pas de plus en plus loin dans la dissolution de ce qui était. Ici pas de mur du son tonnant ni de bang supersonique. C'est le monde de l'abdiquation, de la modification de l'existence en disparition, qui claque parce-que voilà, on y est entré. Ces liens éructent dans le vide laissé par ce passage à l'acte là. Le plus insupportable à vivre et à franchir : la transformation du vivant, du continuel, en souvenir. Cet en-cours que nous ne voulons lâcher...

J'étais dans ce brasier sans fin qui consumait mes jours et mes nuits, assujetissait ma pensée et tordait la volonté de me relever quand je me vis voguer impuissant et atrocement calme vers le moindre et l'abandon des liens. Je préférais les brûlures et les engelures que provoquait la pensée de l'absence irréversible d'Imgene ou l'écartèlement de ma raison et de mon existence sentenciés par le manque, je préférais la torture de son départ, et ma lutte désaxée pour ne rien abandonner que ce qui m'attendait ce matin là.
Ce temps où l'on ne sent plus vraiment comment était cette douleur qui vous tient des heures au réveil plié dans un lit que vous souhaiteriez barque exilée à la dérive loin de la réalité. Ces funérailles auxquelles chaque réveil vous ramène en vous broyant le souffle pour vous empêcher de sortir. Mais des funérailles où vous êtes le seul à entendre le défunt se débattre dans son cercueil en vous suppliant de croire qu'il est bien vivant.
Aujourd'hui les mains toujours liées par l'impossibilité de réaliser que je serai, en surface comme en profondeur, sans Imgene m' immobilisent sans heurt ni va-et-vient sournois. Et rien en moi ne bouge pour un sauvetage. C'est un fracas, un cataclysme dans l'esprit et le corps qui ne gardent que le phénomène de l'écho comme évènement.

Je suis témoin et acteur de cette douleur et pourtant aujourd'hui je n'en reçois qu'un écho.
Et c'est bien cela le pire. Quand la douleur et son hurlement vous détache à ce point du champs de votre propre bataille...